La couleur de nos jardins

Surprise au jardin

Arrivée devant le portillon de bois tout branlant, je le pousse et pénètre dans un lieu que je n’avais encore jamais visité.

Mes yeux caressent les roses qui m’accueillent en dressant fièrement leurs têtes ourlées. Des légumes, des plantes aromatiques, des fleurs de toute sorte s’offrent à moi, plantés dans un désordre qui fait toute sa beauté et sa richesse.

Les couleurs s’entremêlent, les effluves m’enivrent.

Doucement j’avance. Un calme étrange règne en ces lieux, uniquement dérangé par le vrombissement des abeilles, des guêpes et autres insectes.

Je distingue, au fond de ce paradis, un cabanon. On le dirait en pain d’épices, fenêtres ornées de rideaux Vichy, volets décorés de cœurs.

La porte ouverte m’invite à rentrer. C’est drôle cette impression soudaine de ne plus être seule….

La pénombre m’enveloppant, je ne distingue rien si ce n’est un vase offrant un bouquet de pivoines roses aéré de gypsophiles, une merveille…

J’entends soudain de drôles de petits bruits, des petits gloussements et voilà que mes sœurs bondissent de sous la table où elles se cachaient !

 « Joyeux anniversaire Petite sœur » !

Elisabeth K, 20 juin 2020

Jardin  buissonnier

La porte grise du jardin étant  entrouverte, je décide d’y pénétrer car ce jardin m’a toujours intriguée avec ses sculptures et ses herbes folles.

Je passe  timidement le portillon, et regarde à droite, à gauche : personne. J’ose m’aventurer un peu plus loin. Une odeur de lilas flatte mes narines. Je ne tarde pas à découvrir deux cages à oiseaux sans vie. Une table git à côté. Elle est renversée sur le flanc et ne semble pas avoir bougée depuis des siècles. La végétation et la rouille l’ont colonisée.

Je tourne à droite et découvre alors un parterre  fleuri, éclatant de vie. Des capucines s’enracinent sur des morceaux de bois qui sentent l’humidité. Des lys multicolores et multi-têtes leur font face et les surplombent de façon hautaine et dédaigneuse. Des tulipes fanées et flétries exhibent leurs pistils, dernier témoignage d’une splendeur passée. Je dépasse le parterre et m’émerveille devant un catalpa qui a fleuri, majestueux centenaire.

Il abrite des oiseaux mais aussi un écureuil qui me regarde furtivement et disparait, visiblement gêné par ma présence. Une pie me toise et me regarde d’un  air méfiant, avec défiance. Qui est cette inconnue qui ose venir sur mes terres ?

Je passe mon chemin ayant le sentiment d’être une intruse. Je m’avance doucement, sans faire de bruit et aperçois alors le potager. Les aubergines sont si petites e : je me demande qui s’occupent d’elles. Elles ont l’air fragile et seules. Non, elles ne sont pas seules, la consoude veille sur elles, tel un ange-gardien. Les feuilles des courgettes se recroquevillent avec la chaleur et la menthe poivrée libère une fraiche senteur.

Un craquement me fait sursauter. Je cherche sa provenance quand j’aperçois un petit pont japonais surplombant un ruisseau. Au bout du pont, j’entrevois une silhouette. Une femme vêtue d’une tenue ample et jaune-soleil est assise en tailleur et semble méditer. Le temps est suspendu. Je respire et en silence je profite avec elle de ce moment de communion avec la nature, puis repars sur la pointe de  mes gros orteils afin de ne pas être trop en retard à l’école.

Viviane

Jardin d’enfance

Descendre au jardin.

Petit escalier extérieur accessible depuis la maison de campagne, au coeur d’un minuscule village normand. Heugon.

Descendre ces quelques marches était comment pénétrer dans la joie, le chant des oiseaux, la liberté. Ce carré de verdure créé par les mains de mon père, médecin… des fleurs. Il y a mis toute son âme, tous ses espoirs. Des roses roses embaumes au milieu des pivoines fuchsias et blanches. Je cours vers la balançoire. Je vais y passer des heures programmant les défis de plus en plus fous. Je croyais m’envoler, ou, au moins, faire le tour de la branche à laquelle elle était attachée. Mes pensées décollent, s’envolent, explosent de bonheur. Mes pieds, au contact de l’herbe me rassurent, lorsque je descends. Mais je remonte aussitôt voir l’horizon, les vaches et laisser mon imagination explorer les moindres recoins de ce territoire. Je veux cette maison dans ma vie future. C’est la seule chose que je voudrais de mes parents. Mon père dit qu’il voudrait être enterré là. Je passe un petit portail et débouche sur un autre jardin rempli de pommiers. Puis, un autre jardin avec au fond, la grange. J’entre, toujours un peu apeurée, mes pieds nus dans la paille. Je grimpe et m’assieds au rebord de la fenêtre, sans fenêtre, la vue plongeante sur la nature. Je rêve d’en faire ma maison, un jour, quand je serais grande. Tout est possible.

Je ne rencontre personne. Le vide. L’oublie. Et puis au moment de repartir, je découvre cette clé sous la paille. Une grosse clé en fer forgé. Je ne sais pas qu’elle porte elle va ouvrir, mais je la mets dans ma poche et repars vers la maison.

Régine, 20 juin 2020

Parc de La Bergerie, 11h 30

Le jardin de mon enfance

Je descends les escaliers à arrière de la maison. Dans la cour, il fait toujours plus frais qu’ailleurs. C’est le côté Nord où les rayons de soleil se font rares. Derrière la maison, une pente donne sur le niveau supérieur du jardin. Et au pied de la pente, se trouve la remise de mon père qui abrite le bois de cheminée pour l’hiver. Sur le côté, la remise de nos voisins, identique à la nôtre.

Après avoir contourné ces deux vieux bâtiments – en bois également – on se retrouve au pied de la pente.  Six marches d’un escalier en pierre – et on accède aux ifs. Il faut alors se mettre à 4 pattes, ramper sous la vieille haie en if, afin de se faufiler dans notre cachette. Un trou formé de branches, les aiguilles tapissant le sol.

C’est notre séjour, la cuisine, notre foyer tout à la fois.  C’est là que nous nous installons. Nous – la fille de nos voisins et moi-même. Quand, de temps à autre, mon cousin nous rend visite, je l’y amène. Chaque personne ayant le droit d’y pénétrer est obligée de garder le secret. Un secret illusoire, car ma mère sait très bien où nous sommes.

Aujourd’hui, mon cousin qui est venu pour passer le weekend chez nous. Il a 8 ans, j’en ai 9.

Cette fois-ci c’est lui qui va me confier un secret …

Sabé

Et puis soudain, après un dernier virage, un dernier carrefour, la voiture s’élançait dans « l’avenue de Paris » et, avant même d’être garés devant, nous devinions déjà la grille rouge du 28.

La voiture enfin stoppée sous le cerisier, nous nous éjections en vrac et le rituel commençait.

Entre les deux gros buissons de buis au parfum qui disait « Vous êtes arrivés », s’élancer sur la vieille allée au béton fendu par endroits, longer les vieux rosiers oubliés par la taille depuis trop longtemps et rendus à la sauvagerie des aubépines qui les avaient fait naître, contourner, juste après la vieille pompe, les énormes touffes de romarin exhalait de délicieuses promesses, laisser sur la droite le potager quadrillé de planchettes et les buissons sournois des groseilles à maquereaux et foncer en vainqueur, dans une dernière ligne droite entre les lauriers, pour être la première à se jeter dans les bras grands ouverts de Mamie.

Mais, ce jour-là, un obstacle imprévu s’était jeté en travers de cette progression immuable. Traversant avec insolence un royaume qui lui était habituellement farouchement interdit, un chat, insulte suprême faite au propriétaire des lieux, se pavanait sur l’allée.

Papy allait être furieux. Le séjour s’annonçait chaotique.

Texte jardin- 20/06/20- Parc de La Bergerie- Magali

D Day ou la résistance par las fleurs

Aujourd’hui je me sens bizarre, excitée. Fébrile comme pour un premier jour d’école.

Nous sommes le 11 mai 2020, je jour du déconfinement. Je retourne à ma boutique de fleurs, ma petite entreprise. Elle m’a tellement manqué mon activité.  Tout comme mes clients.

Mes fleurs m’attendent : je les ai toutes commandées par internet. Qui l’eut cru ? Moi qui rechigne à me mettre sur l’ordinateur.

Des questions m’assaillent comme une armée qui ne laisse aucun répit.

COMMENT  accueillir mes clients afin de ne pas leur faire prendre de risques?

Mon havre de paix est petit mais il est un océan de plénitude dans lequel je me sens libre, belle comme mes fleurs, mes chères amies : Rose, Capucine, Hortense, Marguerite et Angélique.

Je n’ai pas envie d’enlaidir mon comptoir avec des plaques de plexiglas. Non, non et non. Résiste ! Comme dirait France Gall « Prouves que tu existes !!

COMMENT payer les loyers en retard ?

Je plonge mon visage dans un bouquet de roses Piggy. Elles me redonnent un élan de vie et d’optimisme.

Encore un soldat embusqué dans mes pensées.

EST-CE-QUE mes clients vont revenir ?

Je prends conscience que je suis en état de siège. STOP ! Il me faut avoir confiance en l’avenir.

Mais COMMENT avoir confiance avec cette crise économique qui nous menace ?

Soudain, j’entends la clochette du magasin. Mme Lamartine me fait un grand sourire et me dit : « Bonjour Myriam, je suis très contente de vous voir et de constater  que vous allez bien. Pourriez-vous me faire un bouquet qui fait du bien au moral, s’il vous plait? »

Viviane

Libérée délivrée : la fleuriste déconfinée 

55 jours ! 55 jours que je me confine, que je me ronge les sangs ! La nuit je me réveille en sursaut, assaillie par une armée de chiffres, attaquée par quelque huissier hurlant… La sueur me dégouline de partout !

Ouf ! ce n’est qu’un cauchemar ! Demain, 11 mai 2020, enfin j’ouvre ma boutique, je lève le rideau.

En attendant de me lancer dans l’action, j’essaye de dormir. Il est six heures ! je saute sur mes pieds, une bonne douche chaude finit de m’apaiser momentanément.

Au petit-déjeuner, en super organisatrice que j’étais AVANT, je m’arme d’un stylo et de mon carnet. Par quoi commencer ?

  • Filer au Marché-gare de Cronenbourg faire mes achats
  • Tout présenter de belle manière
  • Ne rien oublier, tout oublier
  • La clé, la carte bancaire….

Je vais y arriver mais j’ai l’impression de ne plus savoir…

Ça y est, tout est en place, arrangé à mon goût : roses Miss Piggy, pivoines rose thé, œillets lie-de-vin, coquelicots géants, sans oublier les plantes aromatiques, les potées de géranium rouge d’andrinople, mon préféré. Les senteurs et les couleurs se mêlent harmonieusement.

Il est 10 heures, allez, c’est parti, j’ouvre. Mon cœur bat la chamade.

Mes clients seront-ils au rendez-vous ? Mille questions m’assaillent telles des flèches acérées qui viennent me piquer partout.

Je lève le rideau et, que vois-je ? Madame Casse-pieds accompagnée de Monsieur Je-sais-tout ! Oh non, pas eux !

Bon, sourions, voici Monsieur Soleil. Qu’il me fait du bien celui-là !

La matinée s’écoule agréablement. Je repousse sans cesse l’ouverture de la pile de courrier. Je l’attaque finalement tout en picorant mon déjeuner.

Une facture, une deuxième, une troisième. Mon estomac se serre. De nouveau les chiffres valsent sous mes yeux.

Du calme Myriam ! respire.

« J’épluchai alors une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée, est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde ». (Christian Bobin – Noireclair)                                                                                  Elisabeth K, 20 juin 2020

Dans la peau d‘une fleuriste

Nous sommes le 11 mai. Ma tasse de café devant moi, je suis assise à la table de ma cuisine. Il est 5h du matin. Le jour se lève. Et avec lui mon excitation. Je n’ai presque pas dormi de la nuit.

Hier, j’ai travaillé  dans mon magasin. Je l’ai nettoyé à fond, j’ai réorganisé les éléments de décoration qui ornent les étagères, j’ai enlevé la poussière partout. Le petit atelier, derrière la boutique, n’était pas aussi poussiéreux. Au moins là pendant le confinement, j’avais pu continuer à créer les quelques bouquets pour les entreprises qui tenaient le coup. Au moins là, j’ai eu la possibilité de garder le contact avec mes plantes. Les tulipes, les narcisses, toutes les fleurs du printemps. Passées.

Maintenant, c’est au tour des pivoines. J’en ai commandé 7 boîtes. Trop ? Assez ?

Comment va se dérouler cet après-midi??? Heureusement, j’ai encore la matinée pour me remettre en route, pour lier les bouquets pour l’entreprise que je livre chaque lundi. On s’accroche aux habitudes.

Mais cet après-midi, après la pause déjeuner, pour la première fois depuis 8 semaines je vais surtout ouvrir la porte en grand, au public.

Qui va venir ? Qui va oser ? Allons-nous fêter nos retrouvailles ? Où va-t-on commencer très doucement ? Aurai-je à faire à des clients hésitants, encore intimidés, incertains par rapport au contact avec l’extérieur ?

Qui va gagner la bataille entre la peur et l’envie de fleurs fraîches ? L’appétit pour la vie?

J’hésite sur la quantité à commander. Si j’en commande trop, je vais devoir les jeter – ce qui me fait mal au cœur – et me mènerait à chaque fois un peu plus à la ruine financière. Si j’en commande trop peu, au bout  de deux heures je devrais faire patienter les clients jusqu’à la prochaine livraison. Et peut-être les perdre…

Depuis les quatorze années que j’ai ma boutique, j’ai toujours eu la bonne intuition. J’espère qu’elle ne m’aura pas quittée…

Sabé

La fleuriste

6 heures. Je viens d’arroser abondamment le potager à saturation. Maintenant que la terre est nourri, je me pose sur la table ronde du jardin et prends mon petit-déjeuner. Le soleil se lève, sur la gauche et me touche par un premier rayon. J’adore ce moment. C’est souvent là que je prends conscience de la chance que j’ai d’être en vie. Ce matin il règne un tumulte certain dans ma tête. C’est le premier jour du dé-confinement et je ne sais pas ce que je vais trouver au dehors, dans la rue, dans la ville. Heureusement la boutique est au bout de la rue. Je peux y aller à pieds. Le trajet est un peu comme le chemin des écoliers.

Ce matin il n’y a personne. C’est presque angoissant. Mes repères n’arrivent plus à s’ajuster à cette réalité irréelle. Pourtant, rien n’a changé, ou presque. Après cinquante cinq jours de confinement je me demande si je suis la même. Ai-je vraiment envie d’aller ouvrir cette boutique ? Que vais-je y trouver ? Des fleurs mortes, séchées, une odeur de pourrie ? Un tas de courriers, de publicités, de factures à payer ? De la poussière, la saleté de la vitrine ? Tout cela n’est rien. Ce qui m’effraie le plus, c’est de découvrir que je n’ai plus l’envie, le désir; celui qui m’a tellement mise au parfum de ma vie, les jours d’avant ! Si je n’avais pas cette boutique, sortirais-je pour acheter des fleurs, là, en ce jour d’après le confinement ? Non. Certainement pas. Et pourtant j’en achetais chaque semaine, avant ! C’était avant. Maintenant, je ne sais plus ce dont j’ai envie. Je ne sais plus me projeter, aimer ce que j’aimais. Je ne sais plus.

Je grimpe les deux petites marches de la boutique, j’ouvre la porte le coeur battant. J’entre comme dans un conte. Chaque plante, chaque fleur est là à m’attendre. Elles se sont maintenues comme elles pouvaient jusque là. Je les regarde dans les yeux, m’interrogeant sur ce qu’elles avaient bien pu vivre durant ces longs mois. Mais au fond, c’est moi que j’interroge ! Que s’est-il passé ? Je suis moi et une autre à la fois. J’ai troqué mes certitudes contre la peur. Celle de mourir, comme elles. Je suis devenues elles.

Régine

20 juin 2020 – Parc de La Bergerie, 11h 30